La grande transmission : une chance pour la philanthropie, à certaines conditions

Publié le 16/07/2026

Neuf mille milliards d’euros vont changer de mains en France dans les quinze prochaines années, au fil des successions de la génération du baby-boom. Ce chiffre vertigineux était au cœur de la 20e  édition de l’Atelier des Fondationsorganisée fin juin par le Centre Français des Fonds et Fondations (CFF). Mais derrière le fait économique, une question plus profonde a traversé les débats : que transmet le secteur philanthropique lui-même, comme valeurs, comme modèle, comme vision du vivre ensemble ?

« La transmission n’est pas seulement un enjeu économique, relationnel, technique, hiérarchique, émotionnel ou philosophique : c’est tout cela à la fois », a posé d’emblée Marion Lelouvier, présidente du CFF, et présidente du directoire de la Fondation de l’Avenir.

« Elle nous traverse, nous dépasse, et nous relie autour d’un objectif : placer les personnes qui nous suivent dans les meilleures conditions. Transmettre, c’est aussi permettre. »

Marion Lelouvier à l’Atelier des fondations

Un monde qui change

Le sociologue Jean Viard, directeur de recherche au CNRS, a replacé l’enjeu dans le temps long. En cinquante ans, la société française est passée d’un modèle à trois générations à un modèle à quatre : on hérite désormais en moyenne à 63 ans, à l’âge de la retraite. La richesse accumulée depuis l’après-guerre, largement immobilière, se transmet ainsi à des héritiers déjà installés, et creuse mécaniquement les inégalités entre générations.

Ce basculement s’inscrit, selon lui, dans une triple rupture anthropologique : la fin du pouvoir de l’homme sur la nature, la recomposition des rapports entre femmes et hommes, la révolution numérique et l’intelligence artificielle. Dans ce monde qui bifurque, « le rôle des fondations est de donner confiance dans le futur » et de rappeler que le progrès est d’abord une question de valeurs, non de technologie.

1 % : le levier à actionner

Yaële Aferiat, déléguée générale de l’AFF – Atelier des fondations 20e édition

Les transmissions représentent aujourd’hui 200 à 300 milliards d’euros par an en France. Les legs aux associations et fondations ne représentent que 1 %.

« Si on double ce chiffre, on obtiendra 2 à 3 milliards supplémentaires par an pour l’intérêt général », résume l’une des dirigeantes d’Un esprit de famille.

Le constat des experts réunis est unanime : les outils juridiques et fiscaux (dons du vivant, fonds de dotation, fondations abritées, legs) existent et fonctionnent. Ce qui manque, c’est la connaissance, l’impulsion et l’émulation. Le notaire, « celui qui reçoit les confidences », joue un rôle central pour introduire la philanthropie dans les projets de transmission. Trois leviers permettent ensuite de passer de l’intention à l’acte : ouvrir un dialogue structuré au sein de la famille, poser un cadre de gouvernance solide, s’appuyer sur l’écosystème (réseaux de pairs, fondations abritantes, conseillers).

Reste la dimension culturelle, souvent sous-estimée : « On ne se décrète pas philanthrope. Transmettre la culture du don prend du temps, se construit dans la durée, et peut se briser si les enfants ont le sentiment d’avoir été écartés d’un projet qui n’est pas le leur », avertit l’une des expertes.

Des vents contraires à ne pas minimiser

Cette opportunité historique s’ouvre pourtant dans un environnement qui se durcit. Le directeur d’une grande fondation pointe un effet ciseau préoccupant :

baisse sans précédent des financements publics aux associations, pressions répétées sur la fiscalité du mécénat, et regard de défiance croissant des pouvoirs publics sur les causes jugées sensibles : environnement, droits des femmes, migrations.

Atelier des fondations 20e édition

« Il faut résister à la tentation de croire que l’hybridation marchande est la voie unique », a-t-il averti. Certaines causes vivent seulement de la logique du don ; elles constituent un pilier du lien social et de la démocratie qu’il serait hasardeux de fragiliser.

L’exigence de la preuve, pour soi aussi

 

Atelier des fondations 20e édition

Dernière condition : la crédibilité. Les fondations demandent de plus en plus aux associations [ou aux chercheurs] qu’elles soutiennent de mesurer leur impact.

« Le faire sans se l’appliquer à soi-même questionne notre crédibilité », a rappelé l’une des participantes. Pourtant les retours d’expérience convergent : il faut dans les mesures d’impact choisir moins d’indicateurs mais mieux les cibler, associer toutes les parties prenantes dès la conception, et assumer d’y consacrer du temps.

Une opportunité qui se mérite

La grande transmission est une chance historique pour l’intérêt général. Mais elle ne se convertira pas d’elle-même : elle exigera un effort collectif soutenu (des familles, des conseillers, des pouvoirs publics et des fondations elles-mêmes) dans un contexte qui ne sera pas toujours favorable. C’est peut-être la leçon la plus utile de ces journées : donner confiance dans le futur commence par préparer, dès maintenant, les conditions de la confiance.